1944: Trets

2006,   VISITE SENTIMENTALE:
TRETS ET MONT SAINTE VICTOIRE

Vers la fin de 2005 après une demande de recherche faite à la bibliothécaire de la ville de Trets j’ai pris connaissance du témoignage de Francis Maurin que voici :

Voici mes souvenirs très personnels de cette journée mémorable.

Nous aussi nous étions à Trets ce 17 juin 1944. Mon père qui voulait échapper au Service du Travail Obligatoire en Allemagne y avait trouvé un logement pour la famille, ma mère, ma sœur et moi. Mon frère était absent puisqu’il avait joint le maquis en Haute Savoie dans la région du plateau des Glières (Deuxième Régiment des Glières).

J’avais treize ans à l’époque et je me souviens très bien de cet événement.

Notre logement se trouvait à un premier étage sur la rue Félix Pyat très près de la porte de Pourrières. Une fenêtre donnait sur une petite cour intérieure où nos amis d’en bas élevaient… une grosse truie. C’était une jeune famille avec un petit bébé. Le mari que nous connaissions de Marseille était dans le transport de bois et nous emmenait à Trets dans son camion à gazogène. Une autre fenêtre donnait sur la rue qui s’élargissait en forme de triangle et où le garde champêtre (qui était donc comme je l’apprends dans son témoignage le grand père de Francis Maurin !) s’arrêtait pour faire ses annonces après un roulement de tambour.

Ce matin-là l’annonce fut à peu près ainsi : « Les autorités allemandes ordonnent à Monsieur le Maire de communiquer à toute la population de Trets qu’elle doit se rassembler immédiatement dans la place de la gare avec quarante huit heures de vivres. Toutes vos demeures doivent être laissées avec portes grande ouvertes »

Nous savions que des containers avaient été parachutés dans la région et que les Allemands avaient évidemment l’intention de les récupérer. C’est donc avec appréhension que nous nous sommes rassemblés autour du kiosque à musique.

Notre bon maire le docteur Giudicelli était là en grande discussion avec un homme en blouson de cuir et un officier allemand, commandant d’un régiment en position autour de la place. Ces soldats avaient l’air menaçants. Il y en avait un en moto et side-car qui allait à toute allure d’un bout à l’autre de la rue opposée au kiosque. A cause d’un léger mouvement de foule quelques coups de feu furent mêmes tirés pour nous effrayer. Cela suffit pour nous figer sur place.

J’admirais le docteur Giudicelli car il m’avait guéri d’une grave maladie. Il portait fièrement sur sa poitrine toutes ses médailles de la Première Guerre. Du kiosque, il s’adressa aux villageois de la façon suivante : «Le commandant allemand, lui aussi ancien combattant de la guerre 14-18, m’a assuré que rien ne vous sera fait si vous lui divulguer toute présence d’armes dans notre village »

Un grand brouhaha de voix s’ensuivit. Beaucoup de questions furent posées, plusieurs assez anodines comme : « Nous avons un vieux fusil de chasse qui appartenait à notre grand-père » ou bien encore « Faut-il déclarer un sabre ? ». Il faisait très chaud. L’ombre des platanes offrait un soulagement insuffisant. Les heures s’écoulaient d’une lenteur insupportable. Finalement les mots tant attendus « Vous pouvez rentrer ! »

Il fallut passer sous l’œil des occupants. Je ne pus éviter à ce moment de remarquer le visage inquiet de mon père. Je l’entendit murmurer quelque chose à notre voisine d’en bas. Elle avait son bébé dans sa poussette et du coin de l’œil je la vis glisser sous le matelas quelque chose que mon père venait juste de lui passer. Plus tard j’appris que c’était un revolver. Je ne me souviens plus du nom de notre voisine mais c’était certainement un geste courageux qui aurait pu mal tourner.

Après cet événement et pour échapper à tout contrôle nous nous sommes réfugiés dans une vieille grange dans les Monts Auréliens entre Trets et Saint Zacharie. Il y avait avec nous une demi douzaine de réfractaires. La situation n’était pas fameuse mais nous avions une vue imprenable sur le Mont Sainte Victoire. Ce n’est que bien, bien plus tard que j’appris qu’un certain Cézanne en avait admiré sa beauté un demi siècle avant nous !

Mon père a gardé son arme jusqu’après la Libération, heureusement il n’a pas eu à s’en servir.

Plongé dans mes pensées devant le kiosque à musique Place de la gare et la rue Félix Pyat

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Sur la route vers Puyloubier et versant est de Mont Sainte Victoire

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 LIBERATION

Aprés les événements du 17 juin mon père pensa qu’il serait plus prudent de trouver un refuge hors du village. La décision  fut prise de chercher un logis dans la région des Monts Auréliens en direction de Saint Zacharie. A une distance d’à peu prés trois quarts d’heure et à une centaine de mètres du bord du chemin mon père trouva une vieille ferme avec un bâtiment détaché qui servait de grange. Nous fûmes surpris de reconnaître le locataire de cette propriété. C’était notre jeune marchand de vin de Marseille qui avait son commerce face aux Halles aux poissons de la rue Grande des Capucines. (Les halles n’existent plus). C’est la où avec ma bonbonne j’allais régulièrement chercher notre ration de vin rouge. Lui et une demi-douzaine de personnes occupaient la bâtisse principale. Il nous sous-loua la grange.

Ces derniers jours de juin, juillet et août 1944 furent pour moi, un garçon de treize ans, mouvementés, rigoureux, incertains  mais aussi je dois l’avouer étrangement idylliques. Les adultes étaient réfractaires du STO (service du travail obligatoire en Allemagne). Le groupe forma une petite commune où tout était partagé, du petit écureuil que nous attrapions jusqu’aux rares provisions que les femmes rapportaient du village. Je me souviens de la moitié du mouton que notre marchand de vin avait réussi à obtenir d’un fermier du voisinage. Pour conserver la partie qui nous restait il eut l’idée de la réfrigérer en la faisant descendre toute ficelée au fond du puits.

La vue de notre coin était imprenable. La vallée s’ouvrait devant nous jusqu’à la montagne Sainte Victoire. Souvent nous étions témoins de combats aériens au dessus de la vallée. Je me souviens des rumeurs qui courraient sur la disparition du pilote américain (J’ai appris qu’il appartenait au fameux escadron noir de Tuskegee, voir le site dédié au Lieutenant O’Neil : www.arlingtoncemetery.net/roneil.htm). Il y avait aussi ces mitraillages à chaque apparition des convois allemands au point où nous nous demandions si la Résistance avertissait par radio l’aviation alliée. Malheureusement les civils étaient quelquefois des victimes, un voisin de la rue Félix Pyat en a été une.

Il y avait dans notre groupe un jeune homme qui possédait un fusil de chasse. Il m’emmenait souvent avec lui à la chasse à l’écureuil. Un matin d’aoùt j’étais avec lui caché derrière un épais buisson. Une légère brise soufflait, tout était paisible. Tout à coup un air faible remonta de la vallée. A notre grand étonnement on reconnut la Marseillaise, nous sommes restés là figés, n’en croyant pas nos oreilles. On fit demi-tour pour alerter les autres à la ferme. Quelqu’un s’écria: « Marseillaise égale Libération !! » A l’unisson nous décidâmes de descendre au village.

Durant le chemin les bruits de foule, camions, chenillettes devenaient de plus en plus forts. Tout à coup à un tournant de la route une moto militaire surgit. Notre premier réflexe fut de nous précipiter dans les champs de melons qui bordaient le chemin. Il ne tarda pas long pour réaliser que ce n’était pas un Allemand. En nous voyant, le motocycliste s’arrêta et avec un geste montrant la direction ouest nous demanda : « Saint Zacharie ? » Nous nous approchâmes pour le lui confirmer. C’était un Américain qui d’un air bon enfant exprima quelques phrases pour moi incompréhensibles malgré mes deux années d’Anglais au Lycée Thiers. Ce qui fut bizarre pour moi ce fut le parfum du chewing gum qu’il mâchait et, difficile a croire, l’odeur de l’essence qui venait de l’engin. De ce jour-là et plusieurs années suivantes (Même aujourd’hui aux Etats-Unis où je réside) le parfum de ce chewing gum, ou juste le mot « Dentyne » est suffisant pour déclencher le souvenir de cette rencontre du 20 aoùt 1944. A propos, le chewing gum tel qu’il était empaqueté à l’époque n’est plus en vente, voir photo plus bas.

Il ne nous prit qu’un court moment pour arriver au centre de Trets et nous joindre à l’allégresse de la population. C’est je crois le jour où cet incident malheureux qui est mentionné dans le site de la municipalité eut lieu. D’après ce que nous avons appris plus tard un GI dans l’enthousiasme du moment avait fait  monter un jeune villageois dans son tank. Ce garçon manipula imprudemment une manette causant le tir qui fit deux victimes. Malgré ce triste événement la joie du public à être libéré de l’occupant et l’admiration que nous avions pour ces jeunes américains continua à inspirer un optimisme si absent durant les longues années précédentes.

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RETOUR

Vers le 26 août la BBC annonça la libération de Marseille. Nous étions impatients de savoir ce qui était devenu de notre appartement et du salon de coiffure de ma sœur « Chez Josée », au premier étage du 23 rue de Rome. Pour je ne sais quelle raison précise le seul moyen de retourner était via Saint Zacharie. Cette fois-ci nous prîmes la portion du chemin qui nous était inconnue, celle que le GI en moto avait du faire.

Mon père, ma mère, ma sœur et moi partîmes à pieds, presque sans bagages, sous un soleil accablant.

Nous étions en route un bon moment quand une voiture occupées par deux hommes ralentit pour nous dépasser. Ces véhicules n’étaient pas nombreux à l’époque, pour nous ce fut une aubaine venant du ciel. Mon père leur fit signe et ils acceptèrent de nous faire monter. Nous étions tous les quatre serrés sur le siège arrière. La conversation fit croire à mon père que ces deux hommes n’avaient rien à faire avec la collaboration et étaient peut être des Résistants. Il leur indiqua qu’après la destruction des usines de Marignane par l’aviation anglaise les autorités allemandes avaient exigé que tous les ouvriers de la société aéronautique partent pour l’Allemagne. Il se rendit même plus imprudent en mentionnant que mon frère avait joint le maquis en Savoie. C’est à ce moment que le passager à coté du chauffeur ouvrit le coffre a gants et en sortit un pistolet. Il fit arrêter la voiture et nous ordonna de sortir. Je ne peux pas expliquer le motif exact de cet incident, je suppose qu’ils ne partageaient pas les mêmes opinions de mon père et que peut être ils voulaient se distancer du lieu de leurs origines pour des raisons politiques.

Nous sommes restés sur la route tout penaud mais heureux d’être sain et sauf. Notre seule satisfaction était d’être plus prés de Saint Zacharie de quelques kilomètres! Le reste du chemin fut donc fait à pieds et c’est avec soulagement que nous aperçûmes la belle fontaine du village. La chance nous sourit ce soir, mon père trouva une chambre où l’on passa la nuit.

Le lendemain on reprit la route direction Aubagne où nous espérions pouvoir prendre le tramway pour Marseille. Les véhicules alliés passaient sans arrêt. Certains nous semblaient géniaux avec leurs grosses roues et une hélice à l’arrière. Vers midi à un croisement un GI avec sa Jeep nous avait remarqués ou plutôt avait particulièrement remarqué ma très jolie sœur. Il nous demanda où nous allions puis nous fit signe de sauter sur la jeep. Sans aucune hésitation on s’empila tous les quatres sur l’arrière de ce merveilleux véhicule. En un instant nous nous trouvâmes à Aubagne sur la place même ou nous espérions prendre le tramway pour Marseille. On embrassa le soldat. Il partit à toute vitesse après m’avoir offert ainsi qu’à ma sœur une barre de chewing gum.

La place était pleine de gens qui discutaient les événements de la journée. Les discussions étaient souvent interrompues par les bruits des tirs d’artillerie provenant sans le moindre doute des combats dans Marseille. Il était évident que l’annonce sur la radio de Londres de la libération de la citée phocéenne avait été quelque peu optimiste. Un peu triste, il nous fallut rebrousser chemin. Il n’y avait cependant aucune raison de nous lamenter puisque nous savions qu’à la fin de notre petite aventure nous retrouverions Trets.