1943 – 1944: Marseille

LA GRANDE RAFLE

En novembre 1942 le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord donna une excuse aux forces allemandes de violer les accords de Montoire et d’envahir la Zone supposée « Libre ». Tandis que les colonnes allemandes défilaient bruyamment dans les rues de Marseille, du lointain nous pouvions entendre les feints échos des explosions de la flotte française qui se sabordait dans la rade de Toulon. Il ne fallut que l’espace de deux mois pour les autorités allemandes et leurs collaborateurs de se lancer dans une des plus grande rafle de la guerre :   Marseille était la cible idéale pour une telle agression.

Toutes sortes de gens étaient maintenant prises comme dans un étau. Sous le gouvernement de Vichy, malgré sa collaboration intense avec les forces d’occupation, les refugiés étrangers, certaines personnalités politiques, les juifs,  les gitans, les franc-maçons pouvaient quelquefois trouver un moyen de s’échapper de la France via Marseille, l’Espagne ou plus rarement la Suisse. Par sa proximité, même l’Italie offrait à certains la douteuse possibilité d’un refuge.

consulat ds etas-uniConsulat des Etats-Unis, Place de la Préfecture 1940.  Des centaines de personnes attendaient l’ouverture du consulat avec l’espoir d’obtenir un visa.  Parmi eux mon père qui voulait retourner aux Etats-Unis où il avait passé une partie de sa jeunesse.

La tournure des événements avait donc piégé un grand nombre de personnes dans une ville qui, après tout, avait eu dans le passé une réputation un peu douteuse. La propagande de l’époque cita ce fait pour expliquer l’action que les autorités avaient prise. La vrai raison était la présence du grand nombre d’indésirables pour les nazis. Il n’est donc pas surprenant qu’Hitler lui-même ordonna la Grande Rafle de Marseille.

Mes parents, ma sœur, mon frère et moi habitions au 23 rue de Rome juste à l’intersection de la rue de la Palud là où se trouve encore le petit square avec son monument dédié à Pierre Puget. De notre fenêtre nous pouvions voir le buste du sculpteur, sa soi-disante demeure coincée entre les deux rues (elle était devenue à notre époque un magasin de corsets) et sur la rue de Rome l’entrée du vénérable Crédit Lyonnais. Au premier étage mon père avait aménagé un salon de coiffure « Chez Josée » pour ma sœur et ma mère. Sur le palier du premier un petit vestibule donnait accès au magasin et à notre logis.

Premier Etage
Premier étage les persiennes ouvertes de « ma fenêtre

 

Durant la nuit du 22 janvier 1943, un bruit de véhicules et de voix stridentes réveillèrent mes parents. Peu après on frappa à la porte et mon père fit entrer trois hommes, deux miliciens et un civil allemand. Ils demandèrent nos cartes d’identités. Ils parurent satisfaits quand mon père montra la sienne. (Ce document était donné aux ouvriers de la SNCASE de Marignane, où l’on construisait des hydravions que les allemands convoitaient). Le seul à être questionné fut mon frère qui malgré ses seize ans paraissait à leurs yeux plus âgé. Les deux miliciens et l’homme en civil qui évidemment était membre de la Gestapo, partirent sans dire un mot et se dirigèrent vers les étages du dessus.

 

 

Carte de mon pere
Carte d’identité de mon père

Le jour suivant la famille qui occupait le quatrième étage n’était plus là. Elle s’appelait Israël et avait la mercerie tout prés sur la rue. Nous les connaissions de vue et échangions souvent un simple « Bonjour ». Je n’avais pas encore douze ans et supposais que nous étions tous plus ou moins catholiques. J’appris vite que leur religion, si évidente avec un tel nom de famille, allait faire d’eux les victimes d’une horrible répression.

Quarante miles personne furent contrôlées, près de six miles emprisonnées, presque deux miles furent acheminées vers les camps d’extermination en Allemagne et en Pologne. Les vieux quartiers derrière la mairie furent dynamités. Ils étaient d’après le général allemand Karl Oberg « un repaire de bandits internationaux »

Plusieurs années plus tard, en 1948, j’étais en première au Lycée Périer.  Notre professeur de Français Monsieur Joutard prenez les noms de ses nouveaux élèves. Après une douzaine de noms j’entendis du fond de la classe « Israël ». En me retournant je reconnu le jeune garçon que je croisais quelquefois sur la rue de Rome. C’était le seul survivant de la famille qui avait habité au quatrième.

UNE TRAGIQUE ATTAQUE DES ALLIES

Samedi, 27 mai 1944, fut un jour pas comme tous les autres. Ce matin-la j’étais devant la fenêtre du premier étage de notre appartement du 23 rue de Rome. Je faisais mes devoirs et comme durant toute cette semaine de printemps la rue en bas offrait de nombreuses distractions.

Il faut dire que pendant plusieurs jours la population marseillaise protestait le manque de pain et le nouveau décret qui ordonnait à toutes les familles de s’inscrire à la boulangerie du quartier pour percevoir sa ration de ce misérable pain gris de l’époque. Cette inscription obligatoire signifiait la fin de ces tickets contrefaits que l’on passait dans différentes boulangeries sans risque de conséquences.

La colère était générale. Les grèves se répandaient et pour ne pas courir le risque d’être déportés les ouvriers restaient chez eux.  C’était les femmes qui protestaient dans les rues et à la préfecture. Les esprits étaient au chaud, c’est même de ma fenêtre que j’ai vu une bonne marseillaise insulter un soldat allemand qui gardait un chargement en face du Crédit Lyonnais. Le bruit courait que pour disperser la foule les autorités avaient recours à faire sonner l’alarme d’une attaque aérienne. C’est ainsi que, après quelques jours semés de « fausses alertes », personne ne daignait aller s’abriter.

Quand l’alerte sonna ce samedi mon père qui en général évitait de sortir puisqu’il était réfractaire du travail obligatoire, pensa que le danger était nul et qu’il était plus prudent de rester à la maison. Ma sœur et ma mère continuèrent à travailler dans le salon de coiffure. Les locataires des étages supérieurs ne bougèrent pas de leur appartement. La situation changea quand la DCA  commença à tirer. Tout le monde descendit vite au rez de chaussée et s’arrêta un moment dans le vestibule de la grande porte d’entrée.

A ce moment précis, 10 :30,  plusieurs bombes s’écrasèrent sur les maisons autour du cinéma Rex à deux centaines de mètres de chez nous. Le bruit des explosions fut accompagne d’une secousse puis d’une immense nuée de poussière qui passa devant nos yeux. Notre voisin du troisième se précipita dans la rue en maudissant les « Américains ». Mon père nous cria de prendre la rue de la Palud et de le suivre en rasant les murs. On remonta la rue Rouvière pour allé se refugier au tunnel de la gare de tramway de Noailles.

La gare de Noailles
La gare de Noailles aujourd’hui. Les portes vitrées ont disparu.

Malheureusement un employé avait fermé l’accès de la gare. C’est là où j’ai vu un geste inattendu d’un soldat allemand. Avec la crosse de son arme à feu il brisa les vitres des portes et laissa la foule s’engouffrer dans le tunnel. Nous étions finalement dans l’un des abris le plus sur de la ville et à plusieurs mètres sous le marché du cours Julien. Dans le noir on attendit la fin d’alerte.

De retour chez nous je suis resté à épier de ma fenêtre les sauveteurs qui passaient avec leurs véhicules. Dans la soirée on entendit une grosse d’explosion que notre voisin proclama « bombe à retardement ! ». Ce qui lui donna une autre occasion de maudire « ces sauvages » (Tout cela accompagné d’autres termes plus descriptifs).

Les victimes furent nombreuses, plus de deux milles. Les causes de cette énorme tragédie sont multiples ; une même, d’après certains, fut une erreur de navigation. Les services américains auraient-ils annulé le bombardement s’ils avaient appris que la population s’était lancée dans cette grève générale? Avec l’exception de quelques militaires allemands la grande majorité des victimes furent des civils innocents. Tragiquement les actes de guerre ne faisaient aucune distinction.

Vue aérienne prise par un des bombardiers

Vue aérienne prise par un des bombardiers. Bizarre sensation pour moi de savoir que nous étions là où l’on voit la deuxième colonne de fumée un peu à droite du vieux port. (USAF Smithsonian Institution)

Peu de jours plus tard mes parents décidèrent de fermer l’appartement et le salon de coiffure en permanence. Le village de Trets que nous visitions de temps en temps devint notre refuge jusqu’à la Libération.